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DE LA RECHERCHE A LA FORMATION

Nous avons créé ce blog dans l'intention de faire connaître les travaux de recherche en didactique de la géographie. Notre objectif est également de participer au renouveau de cette discipline, du point de vue de ses méthodes, de ses contenus et de ses outils. Plus globalement nous espérons que ce site permettra d'alimenter les débats et les réflexions sur l'enseignement de l'histoire-géographie, de l'école à l'université. (voir notre manifeste)

jeudi 1 octobre 2026

Cabanes, jeux et imaginaires : des territoires des enfants aux valeurs de la nature

 

Alibert, V. (2026). Cabanes, jeux et imaginaires : des territoires des enfants aux valeurs de la nature (Thèse de doctorat en Géographie, Université Bordeaux Montaigne, Laboratoire PASSAGES UMR 5319). Sous la direction de Sylvain GUYOT et Anne-Caroline PRÉVOT. Soutenue le 16 septembre 2026. 

Dans sa thèse de doctorat (354 pages hors annexes1), Valentin Alibert analyse la manière dont les enfants s'approprient l'espace par le jeu, la construction de cabanes et les imaginaires qu'ils y déploient. Il privilégie une entrée par l'échelle micro des collectifs d'enfants en situation de jeu libre ou encadré, ce qui lui permet de donner une place centrale aux enfants eux-mêmes en tant qu’ils sont sujets géographiques à part entière. Tout en interrogeant les dispositifs pédagogiques dans lesquels s'inscrivent ces pratiques (scoutisme, centres de loisirs…), son travail vise ainsi à déterminer comment les territoires de l'enfance se construisent dans l'interaction entre jeu, matérialité du lieu (végétation, relief, ressources disponibles) et imaginaires partagés pour en dégager, chemin faisant, ce qu'ils révèlent des valeurs attribuées à la nature.

L’introduction proposée par Valentin Alibert positionne, en lieu et place des chapitres associés au cadrage théorique traditionnel, le travail de recherche à la croisée des disciplines (géographie de l'enfance, géographie sociale et culturelle, psychologie environnementale, biologie de la conservation, sciences de l'éducation) et clarifie la manière dont il s'empare, partant de son état de l’art, des concepts clés de l’étude : nature, territoire, appropriation de l'espace, imaginaire... Ce travail théorique, dont l'auteur indique dès les remerciements qu'il lui a servi de matière à ses propres enseignements universitaires, résulte d'un aller-retour entre recherche et pédagogie. C’est que, dans sa thèse, l’auteur réfléchit l’articulation entre pratique ludique, appropriation matérielle et symbolique du lieu mais aussi construction de rapports différenciés au vivant. Le cadrage de cette introduction permet à Valentin Alibert de poser le statut qu’il accorde aux enfants, de rendre compte de l’importance que revêt le contact avec les espaces de nature dans leur épanouissement et, finalement, de l’attention à porter aux rapports de domination relatifs aux pratiques spatiales que la thèse entend étudier (géographie critique). L’introduction l’amène ainsi à reformuler la problématique de recherche (p. 38) et ses hypothèses de manière précise : analyser l’appropriation de l’espace par les enfants permettrait de comprendre la manière dont se construisent les valeurs de la nature (1), celles-ci étant « d’autant plus importantes que les enfants se considèrent comme des habitants à part entière des territoires qu’ils ont la possibilité de faire advenir » (2). L’auteur suppose en effet « que les jeux collectifs des enfants participent de l’apprentissage du pluralisme des valeurs en raison des désaccords susceptibles d’émerger » (3). De sorte qu’il s’agit, pour lui, de déterminer comment les enfants construisent leur attachement au lieu et comment leurs interactions mettent « en commun une diversité de raisons d’accorder de la valeur à la nature » (p. 40).

Le premier chapitre (pp. 41-76), qui fait suite à cette section introductive théorique, justifie et contextualise le dispositif d'enquête. Valentin Alibert retrace d'abord les origines et l'évolution idéologique des mouvements de scoutisme et des pédagogies de plein air en soulignant le regain contemporain d'intérêt pour le scoutisme (hausse des effectifs EEDF et, plus largement, de la Fédération du scoutisme français entre 2012 et 2023). Cette mise en contexte permet d'éclairer les héritages symboliques et pédagogiques qui imprègnent encore les pratiques observées. L’auteur détaille aussi le cadre réglementaire strict qui encadre les pratiques spatiales des enfants (p. 53). Le chapitre présente de manière détaillée le groupe EEDF étudié : choix des branches d'âge observées (lutin.es 6-8 ans, louveteaux/louvettes 8-11 ans – cf. p. 54), composition sociologique des membres du groupe, description du terrain forestier (servie par une cartographie utilement conçue), état d’esprit des encadrant.e.s, déroulement typique d'une rencontre (rituels, chants, temps de conseil…). Ceci avant de constater que certaines valeurs sont peu explicitées par les animateur.rices eux-mêmes et de présenter, symétriquement, la seconde structure étudiée, une association d’éducation à l’environnement de l’agglomération de Bordeaux rapprochée (à l’appui de Sauvé, cité p. 67)  d’un courant « naturaliste » et dont Valentin Alibert présente les missions, les publics, ainsi que l’évolution subie dans son positionnement sur le terrain puisqu’il passe d’observateur silencieux à chercheur déclaré, dont la présence est davantage assumée à partir d’avril 2023 et dont les objectifs sont explicitement présentés aux familles dans le but notamment de favoriser leur implication dans le processus de recherche. Le chapitre se referme sur la justification de la perspective ethnométhodologique mobilisée, ancrée dans un interactionnisme qu’il articule à une approche micro-géographique attentive aux caractéristiques matérielles, gestuelles et langagières des interactions enfants/nature. Si bien que, finalement, la volonté de suivre un seul groupe EEDF pendant trois ans plutôt qu'une multiplicité de terrains trouve sa justification dans un souci d’attention au détail (cf. p. 73), posé ici comme un choix cohérent avec l'approche inductive et compréhensive dont la recherche se réclame. Le deuxième chapitre (pp. 77-111), plus réflexif, devient alors central car il présente le dispositif d'enquête proprement dit, les considérations éthiques et de positionnement du chercheur. L'auteur retrace d'abord sa « démarche ethnographique d’immersion » (p. 78) et, ce faisant, la manière dont sa présence sur le terrain a été expliquée aux enquêtés (observation participante « ouverte » ; exposé d’un positionnement qui n’était ni celui d’un parent, ni celui d’un intervenant, ni celui d’un animateur – cf. p. 79 - mais plutôt celui d’une personne qui écrit un livre). Il décrit ensuite une première année d’observation flottante constituant la phase exploratoire, laquelle a permis de faire émerger le choix des cabanes comme objet d'étude à échelle réduite (p. 82 sq.) pour saisir la complexité des agencements sociaux et symboliques que les enfants nouent avec la nature. Le dispositif « pluri-méthodologique » (p. 86) de collecte est ensuite détaillé plus précisément : observation flottante, carnets de terrain avec des formes ponctuelles de co-écriture avec les enfants, visites guidées, entretiens en marchant, focus groups et entretiens par photo-élicitation. Cette diversité méthodologique traduit la volonté du chercheur de se placer en position d'apprenant face aux enfants, experts de leurs propres cabanes, tout en lui permettant d’identifier « les dissensus autour des territorialisations, des valeurs » et « certains rapports de domination sous-jacents aux constructions de cabane » (p. 94). A cet égard, les enjeux éthiques sont ici utilement détaillés, la démarche ayant été élaborée conformément à la règlementation RGPD (inscription au registre du CNRS, formulaire de consentement parental, etc.). L’auteur propose en outre une réflexion personnelle éclairante sur la masculinité du chercheur en contexte d’enquête auprès des enfants : il restitue par là son cheminement – en s’appuyant sur les épistémologies féministes et les réflexions d’Anne Volvey (cf. p. 99 sq.) - vers une posture de care assumant des gestes réconfortants à l’égard des enfants. Cette analyse, intéressante, traduit un positionnement reconfiguré tout au long de la recherche doctorale, y compris par les enfants (sujets et acteurs) eux-mêmes puisqu’ils ont eu la possibilité de refuser la présence du chercheur, comme en témoigneront plusieurs analyses par la suite (voir par exemple : p. 131). Cela illustre, du reste, ce souci de l’enquêté porté par une conception (re)négociée du rôle de l'ethnographe. 

Dans la thèse de Valentin Alibert, on le comprend, la démarche d'analyse inductive (p. 107) est fondée sur la triangulation entre observations, interactions et propos recueillis. L'intégration d'analyses réflexives tout au long du manuscrit plutôt que dans un chapitre méthodologique isolé est d’autant plus appréciable qu’elles autorisent à saisir, mieux, la diversité des appropriations des espaces pour objectiver les valeurs associées à la nature. Dans les chapitres 3 à 6, l’auteur propose une analyse fine des cabanes comme lieux de socialisation et de territorialisation enfantine. Le troisième chapitre (pp. 113-178), qui entend démontrer « point par point que les enfants, au même titre que les adultes, sont des acteurs sociaux à part entière » (p. 113), est donc présenté comme une première restitution de « résultats » (p. 114). L’auteur décrit les processus de territorialisation des enfants à travers la construction de cabanes en forêt ainsi que des imaginaires qui leur sont associés, avant de documenter « la diversité des signes que produisent les enfants afin de s’approprier l’espace » (p 136) et la manière dont ils apprennent à interpréter ceux élaborés par les autres (p. 162). Il identifie, ce faisant, certaines récurrences (utilisation du houx pour figurer des barbelés, par exemple) témoignant d’une codification symbolique qui facilite la compréhension des uns et des autres, même si certaines imperceptions demeurent (cf. p. 170). Il rend compte, ainsi, de ce que l’appropriation n’exige pas, nécessairement, une transformation profonde de l’espace, ce dont témoignent aussi les significations fines données aux objets ou aux signes mobilisés par les enfants. Au reste, Valentin Alibert analyse aussi brièvement les « processus de déterritorialisation » (p. 169 sq.) à l’œuvre dès lors, par exemple, qu’une cabane est trop fréquentée, avant de distinguer - de manière un peu trop abrupte (tableau 6 : p. 173) - les intéressants concepts de « marque » et de « trace » sur lesquels il revient par la suite car les cabanes, par leur organisation spatiale et symbolique, illustrent la manière dont les enfants intériorisent et détournent les normes adultes pour créer leurs propres règles. Ce processus, à la fois individuel et collectif, participe à leur socialisation spatiale et à leur autonomie. Le chapitre 4 (pp. 179-236) explore donc la manière dont les enfants prennent plaisir à construire les cabanes et, au-delà de leur maîtrise spatiale, élaborent des valeurs. L’exemple de la « guêpe morte » (p. 193) illustre le fait que les émotions négatives participent à une connexion plus complexe à la nature. Valentin Alibert montre que les enfants développent une responsabilité morale envers le vivant, comme en témoigne la louvette qui interagit avec un arbre personnifié comme un ami imaginaire (p. 195) ou le garçon qui préserve un tronc abritant un insecte. Selon lui, ces interactions révèlent une sorte de care à l’encontre de l’environnement, à travers lequel la nature ne se réduit pas à un simple réservoir de ressources. Les cabanes, souvent aménagées avec soin (mousse comme « éponges », objets personnels disposés verticalement) traduiraient une esthétique du confort et un désir de recréer un chez-soi dans la forêt. Dans ce chapitre, qui fait état de règles importées depuis la vie quotidienne, l’auteur souligne ainsi la façon dont les enfants détournent les normes pour structurer leur territoire. Il rappelle utilement, du reste, la dimension collective des valeurs : les jeux d’invention avec les végétaux, comme les marquages symboliques et les identités collectives (« famille du houx » : p. 199) renforcent la cohésion sociale et l’attachement au lieu. Valentin Alibert explique aussi que de telles pratiques s’inscrivent dans une culture spécifique des enfants qui produisent des normes et des valeurs partagées (cf. Rayou, 2001, cité p. 234). Selon lui, ces derniers ne sont pas simplement des adultes en devenir : ils représentent des acteurs à part entière - capables de développer des relations complexes et durables avec la nature, fondées sur l’émotion, l’éthique et l’imaginaire. En comparant les croquis de trois cabanes construites au même emplacement par trois collectifs différents à quelques mois d'intervalle dans le chapitre 5 (pp. 237-288), il donne alors clairement à voir la répétition et la variation des formes d'appropriation d'un même site, ce qui constitue de mon point de vue un apport notable de la thèse : montrer comment un même espace matériel (repérable par la présence d'arbustes) suscite des pratiques et des imaginaires distincts selon les collectifs qui s'en emparent. En outre et ainsi que Valentin Alibert le précise plus loin, il existe, pour tout individu, « différentes manières d’entrer en relation avec la nature, qui diffèrent selon les situations » (p. 253). Les dissensus identifiés révèlent, selon lui, la reconfiguration constante de ces valeurs ; ils rendent compte de conceptions divergentes de la nature : alors que des enfants qui ont retiré l’écorce d’un arbre justifient leurs actions différemment selon leur interlocuteur (adulte responsable vs chercheur), ils finissent par s’éloigner de ce lieu et de ce marquage déqualifiant dans une logique de « déterritorialisation » (p. 266).  

C’est le chapitre 6 (pp. 289-334) qui synthétise les apports de la recherche sur la capacité d’action des enfants dans leur rapport à la nature, en soulignant leur rôle d’acteurs sociaux à part entière. Il met en lumière cette agentivité (cf. Delalande, 2021, citée p. 290) déployée dans un cadre contraint par les attitudes des adultes, mais aussi par les normes sociales et les valeurs dominantes qu’ils intériorisent et détournent. L’approche microgéographique révèle, selon l’auteur, la complexité des territorialisations enfantines : les cabanes sont des espaces symboliques porteurs d’histoires, de règles et de valeurs partagées. Les enfants y recyclent des schèmes domestiques (rangement, objets personnels) pour créer un sentiment de « chez-soi » dans la nature, tout en développant une connaissance sensible des écosystèmes. Le chapitre insiste ainsi sur l’importance de donner à voir la pluralité des interprétations et des significations. À l'instar des chapitres précédents, le raisonnement s'appuie sur une observation fine des interactions et des jeux de rôle des enfants, que Valentin Alibert met en regard avec la littérature en géographie de l'enfance et en sociologie du genre. L'analyse d'un épisode où une louvette en vient à se définir elle-même, dans un jeu de rôle, comme « la femme de ménage » (p. 315), dépersonnalisée par sa fonction, illustre bien la manière dont le jeu peut reconduire des inégalités de genre et de statut social, l'enfant proposant spontanément un travail domestique gratuit dont elle semble ensuite retirer de la satisfaction. L’auteur montre aussi qu’il est utile de penser les jeux d'enfants comme lieux d'expérimentation - et parfois de reproduction - des rapports sociaux dominants, en écho aux valeurs de la nature explicitement promues par les mêmes dispositifs pédagogiques. Il émet à ce titre des propositions (p. 327) pour nourrir des « réflexions communes sur les agencements matériels et symboliques des cabanes ». Cependant, c’est surtout dans l’épilogue (pp. 335 – 354) que Valentin Alibert inscrit la recherche dans une perspective de changement (IPBES2) car la transformation des normes et des visions dominantes passe par la reconnaissance des interdépendances entre humains et non-humains. Les enfants, par leurs jeux et leurs créations, participent à cette réinvention des valeurs en proposant des modèles de connexion à la nature fondés sur l’émotion, l’imaginaire et l’éthique du care. Leur culture spécifique, faite de règles, de symboles et de récits, mérite selon l’auteur d’être valorisée comme une ressource pour repenser notre rapport au vivant.

En somme, la thèse de Valentin Alibert représente un travail tout à fait estimable sur un sujet original et exigeant, tant il suppose la création d'un lien de confiance délicat à établir avec de jeunes enquêtés et les adultes qui les encadrent, dans une temporalité de terrain nécessairement longue et discontinue (plusieurs saisons de sorties et de camps). La qualité de la recherche, qui repose sur un investissement de terrain conséquent, un travail de coréalisation graphique avec l'aide d'une précieuse collaboratrice (Amélie Soubie) et une exigence certaine dans la protection des données concernant les mineurs, résulte d'un travail aussi soigné sur le plan formel que réflexif.

Merci à Valentin Alibert pour les précisions apportées dans le cadre de l’élaboration de ce compte-rendu.

CR de Guilhem Labinal, laboratoire EMA (CY Cergy Paris Université)